Installations

Un jour de Pâques en Laponie, loin de toute habitation, sur un petit arbre rabougri, un fil bleu flottait au vent.
Incongru, insolite, il a attiré mon regard et je l’ai fixé sur ma pellicule.
Depuis, le fil bleu (ou ficelle agricole, ou corde de ballot) ne me quitte plus. Je le remarque partout. Et, comme on le verra plus loin, je ne suis pas la seule à le dénicher aux 4 coins du monde.

 

Corde de ballot ayant perdu son utilité et négligemment abandonnée dans les chemins, ou soigneusement récupérée pour lier, réparer… de la Laponie à la Suisse en passant par l’Acadie et l’Islande, je l’ai photographiée. Il m’apprend beaucoup sur l’homme. Dans les régions pauvres du monde, il est précieusement conservé, ré-utilisé, il raccommode, lie, ferme, noue, suspend…c’est fou ce qu’on peut faire avec des bouts de ficelle !

Dans les régions plus prospères, je le retrouve polluant les chemins, délaissé, comme autrefois la corde de sisal que le fermier laissait là après l’avoir coupée, libérant le foin qui nourrit ses animaux…mais celle-là, doucement, lentement, retournait à la nature dont elle était issue.

Ce n’est pas le cas de la ficelle agricole bleue en polypropylène (il existe d’autres tons, mais tellement plus rares : orange, noir, jaune, mauve, blanc) qui ne se recycle pas. Celle-là, je la ramasse, la lave, la tricote, la tisse, la crochète, lui donne une nouvelle vie. Son indestructibilité m’intéresse. Avec elle je fais des manteaux, des chapeaux, inutiles car perméables. D’une matière imperméable, je fais des vêtements qui ne le sont pas. D’un matériau quasi aussi indestructible que la pierre, je fais des sculptures légères ! Je fais de petits travaux de femme d’intérieur pour l’extérieur. Quels paradoxes !

Me baladant dans le monde, je vois ce fil bleu partout. Je m’interroge, vais voir sur Internet, me renseigne auprès des fermiers, demande au réalisateur qu’est mon fils de faire un petit film sur ce fil…et petit à petit je me rends compte que ce fil symbolise la mondialisation dans ce qu’elle a de plus nocif. De petites entreprises de corde de sisal ont disparu au profit d’une seule située au Portugal : Cordex qui a quasi le monopole de la fabrication et la diffusion de ce fil bleu en polypropylène . Il pollue la planète, d’une manière trop peu remarquable, on n’en parlera jamais dans les journaux ! La pollution est visuelle aussi. On peut compter sur les doigts d’une main ce que la nature nous fournit de bleu : quelques fleurs, le ciel, la mer…C’est pour cette raison qu’il m’a sauté aux yeux. C’est pour cette raison que je le traque car je veux montrer ce qu’il abîme.

Mais petit à petit, il m’a apprivoisé, je vis le syndrôme de Stockholm ! Je suis liée…à mon fil bleu…et j’ai décidé de faire avec lui une série de travaux :

Les fées mères : j’ai tricoté, comme pourraient le faire toutes les mères de la terre, une « écharpe » de 2m de haut, et je me balade avec elle, je l’installe et je prends une photo de cette installation éphémère. Cette écharpe est intéressante car je peux la rendre rigide de l’intérieur si j’entoure une branche, ou rigide par l’extérieur, si je la coince entre 2 rochers…